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Ramadan : « les malades qui ne jeûnent pas ont pleinement leur place en ce mois béni »

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Peu avant ramadan, Dalila Hammou, jeune femme atteinte d’une sclérose en plaques, a publié sur son compte Instagram (@dalilux953) un carrousel à destination de celles et ceux qui ne peuvent pas jeûner. Elle y rappelait que « ramadan a de la valeur, même sans jeûne ». Interview

Al-Kanz : Pourriez-vous vous présenter en quelques mots ?
Dalila Hammou :
Je m’appelle Dalila, j’ai une vingtaine d’années, je suis étudiante en langue arabe et porteuse d’une sclérose en plaques depuis quelques années ; ce qui a profondément transformé ma trajectoire de vie. Depuis, je sensibilise sur les réseaux sociaux aux réalités de la maladie et du handicap, à la lumière de la foi.

Al-Kanz : Qu’est-ce qui a motivé cette publication visant, écrivez-vous, à « déculpabiliser ceux qui ne peuvent pas jeûner » ?
Dalila Hammou :
Le jeûne du mois de ramadan implique le rassemblement de notre communauté selon un rythme commun. Mais cette cohésion, aussi belle soit-elle, peut laisser en marge ceux qui, pour des raisons de santé ou autres, ne peuvent pas jeûner. Beaucoup d’entre eux ressentent un véritable isolement, une impression d’être à part, parfois même une culpabilité pesante et peuvent éprouver un sentiment d’illégitimité quant à la récompense de ce mois béni.

À travers cette publication, j’ai voulu rappeler que le ramadan est avant tout un mois de spiritualité où l’on s’efforce chaque jour d’être meilleur que la veille. Chacun a sa place dans ce mois béni, indépendamment de sa capacité à jeûner. Il existe mille et une façons de vivre pleinement cette période : par l’intention dans chaque action, par la proximité du Coran, par l’invocation, l’évocation sincère et continue, par la patience face à l’épreuve, ou encore par l’apprentissage. Mon but était de valoriser ces formes d’adoration souvent invisibles et d’apaiser les cœurs en rappelant à ceux qui me liront qu’Allah a déterminé précisément cela pour eux, et qu’il s’y trouve sans aucun doute une sagesse.

Ramadan :
© Dalilux953 sur Instagram

Al-Kanz : Quels sont les principaux conseils à adresser à celles et ceux qui ne peuvent pas jeûner ?
Dalila Hammou :
Mon premier conseil serait d’abord de faire preuve de bienveillance envers soi-même : trop souvent, ceux qui ne peuvent pas jeûner ressentent de la culpabilité, comme s’ils étaient privés de la valeur spirituelle de ce mois. Pourtant, Allah ﷻ est le Sage, Al-Hakim, et s’Il nous dispense d’un acte d’adoration pour une raison valable, c’est qu’Il sait ce qui est le meilleur pour nous. Se montrer dur envers soi-même alors qu’Allah, Lui, nous accorde Sa clémence, c’est oublier que Sa religion est fondée sur la facilité et non sur la contrainte. C’est aussi accepter avec humilité que notre corps est une amana, un dépôt qu’Allah nous a confié et dont il faut prendre soin.

Ensuite, avoir une bonne intention. Peu importe l’acte que l’on accomplit, s’il est fait avec une intention pure et tournée vers Allah, il a une valeur immense. Accepter ses limites et replacer son intention dans la satisfaction d’Allah permet de transformer cette période en un moment de connexion profonde, même sans le jeûne, puisqu’elle implique d’aspirer à al-ihsan, c’est-à-dire adorer Allah comme si on Le voyait, car même si on ne Le voit pas, Lui nous voit.

Enfin, trouver le juste milieu entre la culpabilité excessive et le relâchement total. Ne pas pouvoir jeûner ne signifie pas que ramadan nous échappe, ni que nous devons tout abandonner sous prétexte que nous ne pouvons pas accomplir l’adoration centrale de ce mois. Parfois, par psychorigidité, on tombe dans un raisonnement extrême : « Si je ne peux pas jeûner, alors à quoi bon ? » Ne pas jeûner n’est pas une excuse pour se détourner du mois béni de ramadan, mais une invitation à l’aborder autrement. Ce mois n’est pas un test de performance, mais une opportunité de grandir spirituellement, chacun selon ses capacités. L’important, c’est de rester connecté à Allah et de chercher à se rapprocher de Lui avec sincérité, quel que soit le chemin emprunté.

Al-Kanz : Votre publication s’adresse aussi, indirectement, à l’entourage, n’est-ce pas ?
Dalila Hammou :
Tout à fait. Bien que cette publication s’adresse en premier lieu aux personnes qui ne peuvent pas jeûner, elle interpelle aussi leur entourage. Trop souvent, sans même s’en rendre compte, la communauté et en particulier les proches peuvent accentuer le sentiment d’exclusion que ressentent ceux qui ne jeûnent pas.

Parfois, cela passe par des remarques maladroites, des jugements implicites (ou explicites !), ou encore des suppositions, par exemple que les malades vivent ce mois sans difficulté sous prétexte qu’ils ne jeûnent pas.

Ces attitudes peuvent peser lourdement sur le moral de ces derniers, qui culpabilisent déjà suffisamment. Si quelqu’un ne jeûne pas, c’est pour une très bonne raison qui implique déjà que celui qui a la grâce de jeûner soit en meilleur état que celui qui n’en est pas capable : il faut ainsi faire preuve d’humilité, de sagesse et d’intelligence émotionnelle.

Soutenir un frère ou une sœur dans l’épreuve, lui rappeler que sa présence et son intention comptent, c’est aussi une forme d’adoration et de fraternité qui donne tout son sens au mois de ramadan.

Al-Kanz : Dans quelle mesure, selon vous, les proches peuvent soutenir les non-jeûneurs et participer à leur épanouissement spirituel pendant ramadan ?
Dalila Hammou :
Comme à chaque étape de la vie, le soutien des proches — et des croyants en général — est essentiel. L’un des premiers gestes concrets est d’adopter une posture d’écoute et d’empathie. Demander, par exemple, « comment va ta foi ? » peut permettre d’ouvrir un espace de dialogue et de réconfort. Soutenir une personne qui ne peut pas jeûner, c’est lui montrer qu’elle a toute sa place dans ce mois béni.

Dans la mesure où le croyant dispensé de jeûne effectue l’ensemble des autres adorations, il est important de l’y inviter avec bienveillance et de l’accompagner en douceur, en particulier quand il en est découragé ou souffrant. Cela peut se manifester par de simples actions : lire son hizb [1/60e du Coran, NDLR] du jour à son chevet, l’encourager à boire suffisamment, lui permettre de participer à la prière du tarawih en la faisant à la maison… Souvenons-nous que celui qui incite au bien a la même récompense que celui qui l’accomplit.

Enfin, le soutien dont le croyant ne se lassera jamais est celui du rappel d’Allah et des invocations. Prier pour son frère ou sa sœur, lui rappeler qu’Allah connaît ses intentions et récompense ses efforts, lui offrir des paroles réconfortantes… Prendre le temps et faire cet effort, c’est apaiser le cœur de celui qui est en difficulté et mettre en pratique le hadith qui invite à soulager le croyant. C’est donc une opportunité précieuse pour chacun !

Al-Kanz : A contrario, que faut-il absolument s’abstenir de faire ou de dire ?
Dalila Hammou :
Ce qu’il faut absolument éviter, c’est renforcer la culpabilité et le sentiment d’exclusion des personnes qui ne peuvent pas jeûner, notamment :

— les remarques culpabilisantes ou intrusives : « Mais pourquoi tu ne jeûnes pas ? », « Tu pourrais essayer quand même… » ou « Ah, c’est dommage pour toi ! ». Ces commentaires peuvent être très pesants pour le croyant déjà en difficulté.

— infantiliser ou minimiser la situation : « Tu as de la chance de pouvoir manger » ou « Au moins, tu n’as pas à ressentir la faim ». Pour beaucoup, ne pas jeûner n’est pas un soulagement, mais une épreuve spirituelle et émotionnelle difficile à traverser. Ce genre de propos peut donner l’impression que leur ressenti est ignoré, voire méprisé, ou qu’ils exagèrent.

— exclure celui qui ne jeûne pas de l’ambiance spirituelle de ce mois : ne plus l’inclure dans les discussions et assises spirituelles, ne pas l’inviter aux iftars sous prétexte qu’il ne jeûne pas…

— comparer ses efforts aux vôtres : cela peut être très démotivant et culpabilisant. Chacun traverse ramadan avec ses propres épreuves, et seul Allah connaît l’état des cœurs. Un non-jeûneur peut être, dans son adoration et sa sincérité, bien plus proche d’Allah que celui qui jeûne avec insouciance.

Le Prophète ﷺ rappelle que « celui qui croit en Allah et au Jour Dernier, qu’il dise du bien ou qu’il se taise » (sens du hadith).

Al-Kanz : Pensez-vous qu’il faille, dans les sermons, les conférences, les rappels autour de ramadan, consacrer plus de place au ramadan sans jeûne ?
Dalila Hammou :
Il est important pour tout un chacun d’être considéré, et cela est une sunna du Prophète ﷺ. Le jeûne est souvent présenté comme l’élément central — ce qui est naturel, puisqu’il en est un pilier fondamental. Mais cela peut donner l’impression que ceux qui ne peuvent pas jeûner sont en quelque sorte en dehors de ramadan, alors qu’ils y ont tout autant leur place. Cela renforce le sentiment d’exclusion, qui est aux antipodes de ce mois.

Quand on a l’opportunité d’en parler, c’est exclusivement d’un point de vue juridique, et l’on traite rarement — voire jamais — de la manière dont ces personnes peuvent vivre pleinement leur ramadan autrement. En intégrant cette dimension dans les sermons et les rappels, on enverrait un message fort : ramadan est un mois d’adoration sous toutes ses formes, et chacun, à la hauteur de ses capacités, peut y trouver sa place et sa récompense auprès d’Allah.

Cela permettrait aussi d’encourager l’entourage à adopter une posture plus bienveillante et inclusive envers ceux qui ne jeûnent pas. Faire de la place au ramadan sans jeûne dans nos rappels, c’est aussi combattre cette pression sociale et culturelle injuste, qui pousse ceux exemptés de jeûne à cacher qu’ils ne jeûnent pas, par peur du regard des autres, du jugement ou même de remarques blessantes.

Cette culture du soupçon associe systématiquement le non-jeûne à un relâchement spirituel, tandis que l’esprit même du ramadan est la miséricorde et la clémence, accessibles à tous, sans exception.

Al-Kanz : Pour finir qu’aimeriez-vous dire à celles et à ceux qui souffrent de ne pas pouvoir jeûner et qui culpabilisent grandement ?
Dalila Hammou :
À celles et ceux qui souffrent de ne pas pouvoir jeûner et qui ressentent une profonde culpabilité, j’aimerais d’abord leur dire ceci : Allah sait. Il connaît votre cœur, votre intention et votre douleur bien mieux que quiconque.

Ne laissez pas la tristesse et le poids du regard des autres voiler cette vérité fondamentale : si Allah vous a exempté du jeûne, ce n’est ni un rejet ni une punition, mais une miséricorde.

Se blâmer au point de se sentir indigne de ramadan est un piège de Shaytan, qui cherche à éloigner les cœurs d’Allah. Rappelez-vous que votre épreuve a un sens, qu’elle est un chemin différent mais tout aussi valable vers la piété. Allah ne demande jamais plus que ce que nous pouvons supporter, et Il est plus miséricordieux envers nous que notre propre mère !

Surtout, n’oubliez pas que ce mois est aussi celui des invocations exaucées. Profitez de ce moment pour demander à Allah d’apaiser votre cœur, de vous accorder Sa satisfaction et de faire de ce mois de ramadan, ainsi que des suivants, un sanctuaire de sérénité et de bénédiction.

Vous avez toute votre place dans ce mois béni. Ne laissez personne, pas même vous-même, vous convaincre du contraire.

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